Je suis désir de Terre, mes entrailles sont de feu.
J’engendre les matières de nos mythologies intimes.
À mains nues, je dompte les atomes et je crée les rêves de mon corps.
Je suis Déesse en mon espace.

De Anne France BADAOUI « L’Arrivage » Troyes  2017 :

 

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Conversation sur l’art, questions-réponses : « l’Atelier du Berle », halle circulaire d’Ervy-le-Châtel  février 2017 :

Quel regard portez-vous sur votre travail, sur vos choix ?

Quand on commence à travailler, le champ de création est tellement vaste qu’il est très difficile de faire des choix. Comme un bateau en pleine mer, on ne sait pas où se diriger. C’est dans cette situation étrange que l’on découvre qui on est exactement. En art, il existe plusieurs voies… Pour ma part, j’en ai expérimenté  deux :

  • soit je décompose. de manière freudienne…  alors la démarche artistique devient une sorte de psychanalyse  dramatique, un exutoire, un lâché-prise livré à l’inconscient et à sa richesse.
  • soit  j’essaie de construire ou de composer. Je cherche à saisir l’essentiel, l’infrastructure de ce qui m’entoure, de ce qui résonne en moi dans une logique similaire. Nous « transfigurons » en quelque sorte nos perceptions… Finalement nous sommes le mélange du poreux et du structuré. Depuis la préhistoire où l’empreinte du règne animal déployait son importance sur les parois de nos grottes, jusqu’à l’art nouveau qui transcrit l’infini variance de l’ascension du végétal vers la lumière, l’impact du réel et de son mystère (ou de sa magie) résonne en nous.

C’est ce choix de construction que j’ai le plus expérimenté. Une construction qui cherche une structure… un fil d’Ariane qui guide pas à pas mes ressentis vers plus de clarté. Pour l’instant, la structure et l’espace interactif du corps humain m’interrogent.

Comment définissez-vous votre style ?

Mon style s’attache à l’idée de la grâce dans le sens magique du mot : une chose volatile qui s’investit ou non dans la forme. J’aimerais rendre présentes mes sculptures comme des être bienveillants… Figures hiératiques de sagesse ou corps déliés dans le mouvement, je souhaite que ces formes parlent aux plus simples comme aux plus cultivés. Il n’y a pas de détours, pas de codages seul l’expression d’un désir premier…. L’image renvoie sans ambages à notre propre corporalité,  miroir de nos sensations, incarnat de nos sens. Elle a pour finalité de nous guider vers un ailleurs, de sortir de « nous-même ». Notre native subjectivité limite notre perception, l’art nous permet d’enrichir des points de vu et de voir autrement. L’humain est autre chose que lui-même et c’est « cet autre chose » qui  m’intéresse.

Pensez-vous vous inscrire dans un courant particulier ?

Si je devais définir un nom de mouvement , je dirais que j’appartiens à un mouvement sophro-artistique :
sôs (« bien portant »),  φρήν / phrến (« conscience »).
Mon travail cherche la « catharsis » : d’un point de vue platonicien, il tente de séparer le bon du mauvais pour prendre le bon. Pour le chaman, je chercherais l’équilibre des entités qui habitent les êtres. Pour Freud, je chercherais la sublimation de mes pulsions par une remémoration affective et positive de mes thésaurisations empiriques. Pour les religions transcendantales ou immanentes, je chercherais la lumière, l’équilibre parfait, le nirvana, la transfiguration…. et pourquoi pas le miracle !?.. dans le fond tout semble être lié…

Quelle est votre démarche, comment procédez-vous dans votre travail ?

La gravité, l’apesanteur, la bipolarité, la vitesse, la force centrifuge sont des phénomènes qui m’intéressent. L’expression de ces forces offre d’incomparables variétés  de composition. Je construis des corps ou un ensemble de corps à l’aide d’armature. Je rassemble plusieurs documents anatomiques et photographiques qui me servent de support. Je scénographie des ébauches et laisse à ma mémoire kinesthésique le soin de construire le reste. J’invente les corps et les visages. L’expérience du portrait et du modèle vivant m’aide parfois. Pour moi, la technique n’est pas une finalité en soi mais un moyen d’être libre. Je construis les différents plans et rythme les masses afin d’obtenir une fluidité, un équilibre dans le mouvement.

Quelle est l’œuvre qui vous a le plus frappée ?

L’Aurige de Delphes par sa présence extraordinaire. J’avais vu l’Aurige en plâtre aux  Beaux-arts et franchement je ne l’aimais pas. Quand je l’ai vu à Delphes, j’ai eu un choc.

Quelles sont vos sources d’inspiration, vos influences où références artistiques ?

J’aime l’Égypte, l’art perse, l’art cistercien pour l’épuration des formes. La forme devient un concept canonique qui résume l’idée essentielle.

En second lieu, et là, il s’agit d’un domaine tout à fait différent, j’aime Gustave KlLIMT, l’art nouveau, Alfons MUCHA, Antoni GAUDI mais aussi les illustrateurs de conte de fées comme Genady Spirin, Edmond DULAC auquel s j’adjoins le peintre Gustave MOREAU

Enfin depuis l’aube des temps,  la richesse des mythes qu’ils soient de Grèce ou d’ailleurs constitue un autre imaginaire, un imaginaire chargé de sens, de représentations et d’histoires… Les analogies, les archétypes, les symboles et les chimères parlent. Dans leurs fantaisistes invraisemblances percent d’éclairantes et dramatiques vérités, toutes aussi viscéralement humaines et  incontournables…

Mes inspirations oscillent entre un ascétisme qui exprime une intériorisation par la concentration et l’épuration de la forme et un monde tout autre, peuplé d’idées féériques et d’extrapolations qui exaltent un ailleurs affranchi de toute réalité.


Qu’est ce qui vous inspire dans l’art, quelles sont vos motivations profondes?

Faire du bien au sens sophrologique. J’ai une vision à la fois épicurienne et acétique de l’art. Le bien dont je parle ne répond pas à l’éthique. La forme a sa propre éthique. Il suffit d’aimer la forme, sa présence charnelle, sa sensualité, ce qui vit en elle dans le sens constructif, premier, sain et  logique. Il y a une sorte de prosaïsme primaire et cohérent qui construit la forme sans détours, authentique, brute et proportionnée. Elle s’équilibre par magie comme un arbre qui compose  avec les accidents du temps et de l’espace qui l’entoure.

Pour vous, quelles doivent être les qualités d’un artiste ?

La profondeur… la fragilité… la sensualité… l’amour de la matière.. la réceptivité…

Il existe des thèmes majeurs dans votre travail comme la femme, le couple, la danse ou le portrait.. Pourriez-vous nous en dire plus ?

Pour l’instant, j’ai choisi le corps humain comme vecteur d’expression parce que le corps est celui qui nous incarne. La sculpture reproduit cette incarnation et induit des valeurs ou entités qui se manifestent en elle. Une sculpture peut « être là »… on peut la rendre vivante… significative et l’acte de créer devient alors magique. L’anthropomorphisme met en place un jeu de réflexions au sens propre comme au figuré. Le corps parle, la sculpture aussi. La création artistique met en place des « avatars » qui nous révèlent à nous même.

En sanskrit « l’avatar » a une fonction : « L’ayant façonné, il y entra. » (Taittirîya Upanishad, II, 6).« Pour la sauvegarde du bien, déclare Krishna dans la Bhagavad-Gîta, pour la destruction du mal et pour le rétablissement de la loi éternelle, je m’incarne d’âge en âge. » (IV, 8). L’avatar est l’incarnation d’une divinité sur terre, en réponse à un besoin de l’humanité… Il est une sorte de réceptacle.

Les sculptures présentent dans cette exposition sont de petits formats, pouvez vous nous expliquer ce choix ?

Les sculptures sont pour la plupart des maquettes, des esquisses de recherche ou des études… certaines sont destinées à être agrandies. J’ai plusieurs esquisses en chantier qui sont de plus grande taille. Je pense que pour faire du grand, il faut adapter son travail à un lieu particulier car l’œuvre respire mieux quand elle est en résonance avec son environnement.

Pensez-vous que votre travail s’apparente à une forme d’académisme ?

Je pense que beaucoup de gens confondent technicité avec académisme. Après le mouvement iconoclaste que nous venons de traverser, il est difficile de lire le figuratif sans se référer à l’académisme du XIXème siècle ou à l’art propagandiste ou idéologique du début du XXème siècle. Ce n’est pas parce que l’on est technique que l’on est académique et ce n’est pas parce que l’on fait du figuratif que l’on véhicule une idéologie propagandiste. L’icône n’est pas forcément politique. Elle peut véhiculer autre chose… Pour distinguer une œuvre figurative d’une œuvre académique, je vais vous lire à ce sujet quelques propos recueilli par le critique d’art Paul Gsell :

« Est laid dans l’Art ce qui est faux, ce qui est artificiel, ce qui cherche à être joli au lieu d’être expressif, ce qui est mièvre et précieux, ce qui sourit sans motif, ce qui se manière sans raison, ce qui se cambre et se carre sans cause, tout ce qui est sans âme et sans vérité, tout ce qui n’est que parade de beauté ou de grâce, tout ce qui ment. »

L’expression artistique doit toujours venir de l’intérieur et quelque soit la technique employée celle-ci est décelable à celui qui sait voir au delà des formes.

Que répondez-vous quand on dit de votre œuvre qu’elle appartient à un univers féminin ?

Pas grand-chose… Je suis ce que je suis… et je suis avant tout un être humain.

Cela me fait penser au film de David Lynch « Elephant man »… quand celui-ci est acculé par la curiosité des badauds dans le coin d’une gare et qu’il hurle « Je suis un être humain ! ».
Je ne pense pas que l’art soit sexué…

Quels moyens, quelles matières ou techniques employez-vous ?

J’emploie de la terre, de la cire, du torchis, de l’élastomère, je soude pour les armatures et je suis entrain d’apprendre à faire du bronze à la manière gauloise… bref je touche un peu à tout. Pour moi, la matière importe peu, ce qui me motive c’est la forme, la création, la composition et la richesse signifiante qu’elle peut véhiculer. Ceci mis à part, la matière a néanmoins son importance car le bois n’a pas la même résonance que le bronze ou la terre cuite…

Est-ce que l’aspect manuel est important pour la réalisation artistique?

C’est ma main et mon corps qui m’emporte. Le reste suit…

Faut-il avoir des compétences particulières ?

La mémoire kinesthésique pour la sculpture est bien utile.

Accordez vous beaucoup d’importance à la finition, à la présentation de vos œuvres ?

Oui… en fait, je ne suis pas une artiste de surface. Les patines finales par exemple me barbent, pourtant elles mettent considérablement en valeur la sculpture… malgré cela je trouve la surface trompeuse, elle flatte les yeux, alors que le volume lui ne ment pas…

Est-ce important de montrer vos œuvres ?

Oui, car je les considère comme des cadeaux, des « présents » (dans les deux sens) dont j’espère qu’elles véhiculent une présence qui résonne. Par ailleurs j’aime scénographier mon travail et partager avec d’autres artistes des lieux particuliers où la lumière est « orchestrable ».

Êtes-vous tenté par d’autres modes d’expression ?

J’adore la danse, le chant, la musique, la couture mais là… il me faudrait plusieurs vies.

Dans quel état intérieur êtes-vous quand vous commencez une œuvre ?

J’adore commencer car à chaque fois, c’est un challenge. Je suis alors dans un état d’exaltation et d’énergie optimale.

Dans ce travail quel est le meilleur moment, ou le pire ?

Le moment de création est le meilleur. Le pire est la conservation de l’œuvre, son moulage, sa reproduction en cire ou en bronze ou en autres matières…

Laissez-vous reposer votre œuvre avant de la finir ?

Oui toujours, en fait je fais plusieurs sculptures en même temps, je tourne entre plusieurs sujets, comme cela, j’ai un œil neuf et plus critique à chaque fois que je redécouvre mon travail. Ce qui est bizarre, c’est que je quitte ma sculpture souvent excédée de ne pouvoir arriver à quelque chose et quand je l’ouvre de nouveau, je suis souvent étonnée de voir son aboutissement. On se juge toujours trop durement quand on est dans le feu de l’action… on manque de recul.

Si vous deviez améliorer votre travail dans quelle direction iriez-vous ?

Je déléguerais toute la contingence de reproduction et je ne ferais que de la création. Je prendrais plus de risque et j’irais jusqu’au bout de ma recherche. Par ailleurs, je gérerais avec plus de pertinence mes maladresses car les maladresses sont parfois très précieuses. Il convient pour les préserver de savoir les utiliser… le lâcher prise donne de la vie, un cadeau…

A quoi sert l’art ? Pour vous quel rôle a l’artiste ?

L’art est une catharsis et l’artiste en serait le chaman.

Que pensez-vous de l’art de nos jours ?

L’art se porte plutôt bien car sur le plan des possibilités tout est ouvert.

Que voulez vous exprimer dans votre travail ? Voulez vous transmettre un message ?

Mon objectif est essentiellement tourné vers une représentation sophrologique et positive du corps. La corporalité sculpturale a pour moi une fonction thaumaturge, cathartique dans le sens grecque du terme : « nettoyer, purifier, purger ». L’œuvre n’a de sens que comme « objet de soin » et a pour objectif d’opérer en une sorte de métamorphose, une « métamorphose » qui pour l’instant dans mon travail s’est manifesté dans deux sens différents :

  • vers l’introspection: où elle a pour fonction de diriger le regard vers des notions d’équilibre, de sérénité intérieure. C’est le cas de « Songe » ou de « Ressource » par exemple.
    Tournée vers ce qui n’est pas visible, la sculpture est en quête d’une intériorité propre, sa « présence intérieure ».
  • vers l’extraversion: l’extrapolation lyrique, emphatique ou même hyperbolique de la forme, a pour fonction de dépasser les limitations existentielles qui nous conditionnent et de nous ouvrir vers un ailleurs. La forme génère par la mimesis et le mnésique des sensations.  La sensation de voler, de chuter ou de s’étirer, qui nous amène à une sorte de « décorporation » et qui élargit le champ des possibles. Cette extrapolation fictive de la forme est l’expression d’un désir d’affranchissement (affranchissement de la gravité, de la raideur, des impuissances…). L’œuvre soigne les blessures d’un « fatum predispositionnel » par une extension des limites.

Donc, si je réponds à la question : qu’est ce que j’exprime ou essaie d’apporter ? Je répondrais que ce que je désir emettre dans mon travail, tend soit vers une intériorité incarnée ou soit vers une extraversion par le mouvement, mouvement libérateur et vecteur d’une sorte de décorporation, de « transfiguration ». C’est dans les deux cas, une idée du bien-être qui est visé, un « bien » être non pas dans le sens moral mais dans le sens physique, sophrologique, ascétique ou épicurien du terme. Je considère le corps comme le véhicule d’une immanence où d’une transcendance. L’idée de bien serait ascétique ou « gnostique », la gnose révélant un savoir, une intériorité, un animus à la dimension « cathartique » ou « chamanique ». Cette approche considère les entités invisibles dissimulées dans le trouble de la matière. Le « bien » par l’immanence ou par la transcendance serait dans les deux cas « lié » par une perception holistique des forces qui nous paraissent éparses ou contradictoire mais qui en fait sont en recherche d’équilibre. Pour moi l’art participe à cette recherche d’équilibre et à pour mission de révéler ou d’honorer cette force qui assure cet équilibre, force que l’on ne voit pas, que l’on oublie et que l’humain ne resconsidère pas d’ailleurs mais c’est un autre sujet….

« L’essentiel est invisible pour les yeux. » et c’est cet invisible qui importe à mes yeux.

 

Agnès FABE

Patrice GOBRY